Marcel THOMAS,

Déporté. Matricule 200422 

Entretien avec Jacques Cuny

Vous êtes né en 1919. Parmi ceux qui résistaient, vous étiez dans la moyenne d'âge ?

Il y avait des plus jeunes, dès l'âge de 18 ans, mais il y avait une tranche d'âge 30/35 ans.

la Résistance

Après les Chantiers de Jeunesse (1), vous revenez dans nos Vosges à quelle époque ?

En septembre 1943, après avoir quitté les Chantiers de Jeunesse. Le Général de La Porte du Teil a du être inquiété par les Allemands.

A ce moment-là, je rentre dans les Vosges, je demande un poste d' enseignant, le plus près possible de ma fiancée. J'ai obtenu le poste de Clair Sapin, près de la forêt.

Et c'est à ce moment-là que le Capitaine Vichard, chef du Maquis de Corcieux, m'a contacté pour savoir si je voulais prendre une responsabilité. Au départ, il m'avait confié la responsabilité d'être son second, étant donné que j'étais ex sous-Lieutenant de Chasseur.

J'ai pris comme responsabilité la trentaine du secteur des Arrentès de Corcieux, Barbey-Seroux, avec la mission de surveiller le mirador de Clair-Sapin.

 

Parce qu'à Clair-Sapin, il y avait un mirador ?

Il y avait un mirador, un poste d'écoute très bien fortifié, avec une mitrailleuse anti-aérienne. Il y en avait 2 dans le secteur, il y en avait un également au-dessus de Taintrux. Ces postes d'écoute étaient très bien équipés avec 2 hommes en permanence et 2 hommes de relais qui logeaient à l'Hôtel du Commerce à Corcieux.

 

Ces postes étaient tenus par quelles personnes ?

Par des Allemands. L'un était un SS, au moment de l'attaque du 6 juin, l'autre était un territorial.

 

Donc, vous avez décidé d'attaquer ce poste radar ?

Nous avions mission par conséquent, d'après les renseignements que nous avions donnés à Londres de l'existence de ce Poste, et de l' existence de la Garnison de Taintrux, nous avions mission de détruire le poste-radar des Arrentès et d'attaquer la Garnison de Taintrux à un signal convenu qui était le message "Croissez roseaux, bruissez feuillage, vous porterez l'églantine". La dernière partie du message, c'était l'action de guérilla, qui devait nous être transmis par la BBC sur ordre du Général Koenig. Voilà.

 

Alors, comment ça s'est passé ?

Le 5 juin, nous avons reçu le message, la première partie "Croissez roseaux, bruissez feuillage", la partie sabotage qui a été transmise à toutes les Vosges. Le 5 au soir à 21h, nous avons eu confirmation de la fin du message "Je porterai l'églantine", qui d'après le plan prévu nous donnait l'ordre d'attaquer à 5h du matin à l'heure du débarquement, le poste radar et la garnison de Taintrux.

Alors la nuit nous avons fait les préparatifs pour liquider le poste radar, et des groupes beaucoup plus importants commandés par le Capitaine Vichard pour attaquer la Garnison de Taintrux.

 

Vous avez pu le neutraliser, ce radar ?

Oui… nous avons eu bien des problèmes d'organisation dans la nuit, par suite d'ordres et de contre-ordres. A 5h du matin, je me trouvais avec 2 grenades devant le poste radar. Personne. Les gens n'étaient pas là au rendez-vous : ils avaient des problèmes de munitions, d'armement… si bien qu'on a attaqué le poste radar au petit jour… C'était moins bon. Fort heureusement, le tireur au fusil mitrailleur a pu abattre le servant de la mitrailleuse, et l'autre s'est rendu. Et nous avons mis le feu au poste radar, après avoir pris l'armement et les munitions. A 7 h du matin, tout était liquidé.

 

C'est vous qui en aviez la responsabilité ?

Voilà ! Et c'est l'adjudant Grandadam qui était mon second, qui en somme commandait l'opération de destruction du poste radar. Après, je devais prendre les liaisons avec Corcieux, Granges, Gérardmer, Gerbépal au Col du Plafond. Mes agents de liaison sont tous rentrés bredouille, les liaisons n'ont pu être assurées et pour cause, les maquis voisins n'avaient pas bougé.

J'ai rassemblé les forces qui nous restaient, en renvoyant tous ceux qui étaient inutiles.

Heureusement que j'avais mes jumelles d'officier sur moi, j'ai pu voir dans l'après-midi les Allemands monter en tirailleur, de Barbey-Seroux...ils sont arrivés à hauteur de l'école…

J'ai fait tout de suite relever le poste de la Querelle, c'était inutile de faire massacrer 3 petits gars pour rien, et quelques minutes après, l'automitrailleuse montait vers Clair-Sapin, donc on était pris sur notre sur notre droite. Mais, face à nous heureusement, l'instituteur et mon épouse qui était institutrice aux Arrentès de Corcieux ont laissé les enfants jouer dans la cour, c'était l'heure de la récré, et les Allemands ont été tellement surpris qu'ils se sont arrêtés là. J'ai l'impression qu'ils n'ont pas pu aller plus loin… Dans l'incertitude, nous n'avons pas tiré… rassemblé le matériel, évacué vers la forêt… Si on avait tardé, on aurait été encerclés. L'école de Clair-Sapin… dans laquelle étaient passés les prisonniers de Taintrux le matin. Les prisonniers allemands avaient laissé des traces.

Quand les Allemands sont arrivés à Clair-Sapin, ils ont vu que les prisonniers étaient passés par là. Ils ont mis le feu à l'école.

A travers la forêt de Nayemont, nous avons fait un 8 pour les tromper. Nous avions un trou d'eau à Beau-Soleil où nous nous sommes réfugiés pendant quatre jours.

 

Dans un trou d'eau ?

C'est à dire dans un trou de fontaine… Les Allemands passaient au-dessus de nos têtes le 2ème jour au soir. Dans le trou d'eau, la vie était difficile : interdiction de fumer, aucune nourriture… Nous étions un peu des enfants de chœur, dans ce sens là.

Quand le calme est revenu au-dessus de nos têtes, chacun a quitté le trou d'eau pour regagner son domicile.

 

Et à Taintrux, comment ça s'est passé ?

Il y a eu des Allemands tués en quantité, 42 tués, 50 prisonniers, 9 maquisards qui sont morts, dont 4 au combat. 5 après qui ont été pris, torturés et fusillés.

 

Donc on est après le 6 juin, vous avez été inquiété ?

La Résistance continue… On héberge des passeurs… Les cartes d'alimentation… J'avais un avantage, j'étais préposé aux cartes, je pouvais "jouer" pour venir en aide aux maquisards.

Malheureusement, les Américains n'ont pas très bien utilisé les éléments qu'on leur envoyait. Un jour on leur a envoyé la position du Col de la Querelle, où les Allemands revenaient en force, à vélo, je leur avais indiqué la position, ils ont manqué la Querelle et collé un obus dans l'école (rires.).

Comme l'avance américaine était proche, les Allemands étaient de plus en plus mauvais, nerveux, violents. Réquisition en masse de tous les hommes valides, de tout ce qu'ils avaient besoin comme nourriture, les chevaux, les vaches, les porcs. C'est en novembre qu'ils ont emmené un maximum de gens vers le Bonhomme.

 

action, dénonciation, arrestation

 

J'ai été arrêté sur dénonciation. Alors que je me trouvais au Col de la Querelle en train de peser des voitures de foin réquisitionnées par les Allemands. J'ai été pris sans pouvoir réagir. La personne qui a indiqué où je me trouvais n'a pas eu le réflexe de dire qu'elle ne savait pas, elle a dit où je me trouvais et j'ai été pris par 2 miliciens sans problème. Les miliciens se méfiaient quand même. Ils m'ont emmené dans leur voiture faire le tour des Arrentès en me demandant s'ils ne pourraient pas installer une garnison… Alors nous allons aller jusqu'à Gérardmer et parler de tout ça. J'ai compris à ce moment-là que j'étais arrêté.

A l'hôtel de l'Espérance, j'ai été confronté avec la personne qui m'avait dénoncé. Et cette personne, figurez-vous, c'était un déserteur de la Kriegsmarine de Taintrux, qui avait indiqué au Capitaine Vichard où se trouvaient les éléments de la Garnison avant l'attaque du 6 juin, que Marcel Vichard m'avait donné dans une de mes sizaines alsaciens-lorrains, que j'avais ravitaillé en carte d'alimentation et qui au moment de la confrontation a présenté la carte d'alimentation que je lui avais remise. J'ai bien sûr soutenu que je ne le connaissais pas, qu'il avait certainement volé cette carte d'alimentation. Evidemment à ce moment-là les Allemands ont commencé à prendre leur caoutchouc, une bonne volée, enfin bref. Et finalement à bout de souffle au bout d'une heure d'interrogation, ils m'ont mis en cellule, sans avoir rien pu obtenir, en mettant à côté de moi dans la cellule voisine Muller, qui toute la nuit a essayé d'établir une conversation avec moi pour me faire craquer.

 

Ils jouaient beaucoup sur la psychologie ?

Oui, tout à fait.

J'ai été transféré de la prison de Gérardmer sur Schirmeck avec d'autres jeunes des Arrentès, Gerbépal etc… qui avaient été arrêtés.

Ce Muller a lâché le morceau tout simplement parce qu'il était désabusé. Il connaissait une fille aux Arrentès de Corcieux, qui l'avait laché. Il était en perte de vitesse moralement. Il pensait se réhabiliter auprès des Allemands, comme il était déserteur, en vendant la mèche. Finalement, ça ne lui a pas réussi. Les Allemands après ça l'ont pendu haut et court au tilleul de Gérardmer. C'est là où on peut reconnaître les Allemands. Ils n'ont jamais aimé les collaborateurs. Ils les ont méprisés. Ils en tiraient le maximum. Je crois qu'ils préféraient ceux qui tenaient le coup même si ça leur posait des problèmes.

 

Vous vous retrouvez à Schirmeck dans un autre univers.

Tout à fait. Avec nos vêtements, nos chaussures. Le camp de Schirmeck le Bas était un camp de triage. On a creusé des tranchées anti-char… et lorsque les Américains ont attaqué, on a été, par la route, transférés sur Dachau.

 

l'enfer des camps de concentration

 

Alors là, c'est encore un autre univers.

Oui, nous étions en surnombre. Même pas de quoi nous chausser, ni nous habiller complètement. Ils nous ont enlevé tout ce qui était précieux, par exemple ma bague. Je leur ai dit en riant que c'était une bague en platine "Aus platine"! Ils ont pris note, mis dans un sachet à part, demandé nom, domicile etc…, et cette bague, la voilà ! Je l'ai reçue après quand je suis rentré de déportation. Donc ils étaient remarquablement organisés ! Mais ils m'ont laissé mes chaussures. Malheureusement elles ont été volées par les Kapos.

 

Dans les camps de concentration, on cherchait à vous impressionner, à vous humilier ?

Oui. Les chaussures… J'ai fait des lacets avec du fil de téléphone. Je les ai gardées jusqu'à ma rentrée en France. Je ne les ai jamais quittées, à tel point que les lacets étaient rentrés dans la chair, que la chair recouvrait les lacets. Celui qui enlevait ses chaussures ne les retrouvait plus.

A l'intérieur du camp, l'homme est un loup pour l'homme. Quelqu'un de mourant était liquidé pour prendre son pain.

 

Il y a eu des moments difficiles dans ce camp ?

Oui, le plus difficile c'était les commandos. A 5h du matin, nous étions rassemblés sur l'appelplatz.

Les Allemands organisaient les Kommandos : déminage, usine de caoutchouc de la Buna, où il fallait travailler sans protection, cuves bouillantes de latex…

Ce qui était dur, c'était, pas pour moi mais pour mes camarades, le manque de nourriture. Pour moi la nourriture, je ne faisais pas très attention, j'avais fait 3 ans de Chantiers de Jeunesse, habitué à la vie rustique… Mes camarades perdaient facilement le moral, la nourriture, le tabac leur manquait.

 

Vous n'avez pas eu faim ?

Moi j'ai eu faim, mais ça ne me gênait pas. Ce qui était le plus important quand j'étais détenu, c'était de garder le moral, d'avoir à l'esprit. de s'en tirer, de jouer un tour, de montrer qu'ils n'étaient pas les plus forts, qu'on était capable de résister, même en déportation.

Par exemple, à Auschwitz, j'ai été pris un matin, malgré ma connaissance de l'allemand, qui me permettait de me faufiler dans le commando. Il fallait mettre à jour une tête de fusée. Avec la cuillère à soupe, j'ai mis une carotte pour simuler la tête de fusée. Quand ils ont vu le subterfuge, j'ai pris une bonne volée ! Mais là on était content, on leur avait joué un tour.

Dans un commando de construction de maisons, on posait des poutres. Il faisait froid, les gardiens se chauffaient, manquaient de bois… On sciait les poutres juste ce qu'il faut. Pendant ce temps-là, on a saboté la construction. Jouer des tours entretenait le moral.

 

Auschwitz : tondus, humiliés, immatriculés

 

En décembre 1944, vous avez été transféré à Auschwitz ?

A la descente du train, on a été séparés en 2 colonnes. L'une des colonnes, on l'a su après, c'était le four crématoire, et l'autre, c'était l'immatriculation. Ceux qui étaient destinés au four crématoire, c'était sur le faciès : ils avaient l'allure de juifs. J'ai eu la chance de ne pas avoir l'air d'un juif, je suis passé dans la colonne de l'immatriculation. Là encore, 2 colonnes : ceux qui étaient immatriculés sur la poitrine et les autres sur le bras. Je me suis trouvé dans la colonne "poitrine" , je me suis faufilé entre les jambes, je me suis mis dans la colonne "sur le bras". J'ai réussi à ne pas être repéré et n'avoir que ce numéro 200422 sur le bras. Mais ceux qui étaient immatriculés sur la poitrine, c'était quelque chose d'effrayant, c'étaient des chiffres facilement 5 cm de haut qui leur barrait la poitrine totalement. C'est indélébile.

 

Ils étaient "à cheval" sur l'hygiène ?

On arrivait. On était déshabillé complètement. A la douche, à la désinfection. On a perçu des tenues rayées. On n'avait que le vêtement de toile et un calot.

 

 

Est-ce que vous avez souffert du froid ?

On s'habitue au froid. C'était un froid sec. Je vous dirai qu'avec un vêtement de toile, j'ai supporté moins 40° en Silésie polonaise… Un froid lourd, noir, pesant. On supportait. Il ne fallait pas, quand on travaillait s'activer trop. Il ne fallait pas non plus ne rien faire. Il fallait continuellement se concentrer, se surveiller. Les difficultés, c'étaient les nuits. Dans les baraquements, il n'y avait pas de chauffage.

 

La promiscuité vous a gêné ?

Oui. Mais comme j'étais un bon sportif, les chalits étaient à 3 étages, moi j'étais en haut. Ceux qui étaient aux étages inférieurs, c'était infernal.

Mon souci c'était de ne pas être blessé, de ne pas recevoir de coups. Ceux qui étaient blessés, tôt ou tard, ils n'étaient pas soignés. On n'envoyait à l'infirmerie que ceux qui présentaient des risques de contamination.

gleiwitz, camp d'extermination

 

Vous êtes resté à Auschwitz jusqu'à quand ?

Jusqu'en janvier 1945, lors de la poussée des Russes venant de Cracovie.

Ensuite en route direction Gleiwitz. Une marche pendant trois jours sous la neige. A la mitraillette, ils débarrassaient tous les traînards.

On est arrivé à Gleiwitz sans avoir mangé, sans savoir ce qu'on allait faire de nous. Et Gleiwitz, c'est un camp d'extermination. On l'a su après. On s'en est rendu compte très vite. A peine arrivés… Le groupe dans lequel je me trouvais… on a attendu des heures, pensant qu'on nous apporterait de la soupe, mais finalement, ce n'est pas du tout ce qui est arrivé.

Au bout de quelques heures, 3 S.S. sont sortis d'une baraque, bottes cirées, pistolet à la ceinture, ils nous ont fait mettre en cercle, rang par rang, et là, tourner en rond. Après être passés dans nos rangs pour voir "Jude". On a compris qu'ils voulaient débarrasser les juifs qui étaient là.

Ils nous ont fait tourner en cercle, ils se sont mis au milieu du cercle, ils ont fait un carton… Je me trouvais dans le 3ème rang. Le 1er cercle, quand tout le monde a été par terre  -  j'avais observé le manège, j'avais vu qu'ils ne tiraient pas sur la tête de colonne, parce que la tête de colonne entraînait le mouvement  -  je me suis mis en tête de colonne. Ils ont commencé à abattre dans la colonne, je tendais le dos. A un moment donné, j'ai senti les balles passer à côté de moi et j'avais à côté de moi mon camarade Noussbaum de Gerbépal, qui ne m'avait pas quitté jusque là. Il est tombé, je me suis jeté par terre…J'ai évité d'être atteint... La colonne derrière est tombée sur moi et la 4ème colonne nous est tombée dessus.

Dans la nuit, le froid, je me suis réveillé. Silence de mort. Je me suis tâté. J'avais du sang partout, je ne me sentais pas blessé. Je me suis levé, et là, j'ai été ramassé et jeté dans un wagon qui était en gare.

le train de la mort

 

C'était le fameux "train de la mort", ou nous étions 140 par wagon, avec un morceau de pain. C'est ce qu'on appelle le train de la mort qui nous a amené à Buchenwald.

Dans ce train c'était terrible. Les Kapos avaient sur eux des couteaux, des lames de rasoir, leurs cuillères, leurs gamelles, dont ils se sont servis comme armes. Ils ont liquidé pas mal de détenus. Inversement, pas mal de détenus ont liquidé des Kapos. C'était quelque chose d'effroyable.

Arrivés à une gare en Tchécoslovaquie, le train s'est arrêté pour enlever les morts. J'ai déchargé un de mes camarades, comme par hasard de Charmes, que j'ai mis en haut du tas. Il avait été attaqué par des Kapos parce qu'il avait du pain, attaqué avec des lames de rasoir et tailladé les pieds. Comme il a crié en français  -  je m'étais mis dans un angle du wagon, j'étais protégé des 2 côtés, je n'avais plus qu'à faire face  -  je l'ai protégé. Mais il avait tellement été blessé, et démoralisé, qu'il s'est effondré. Je l'ai mis en haut du tas. Des paysans du coin se sont aperçu qu'il n'était pas mort, se sont occupé de lui et … il est rentré !

Lorsque je suis rentré de déportation, j'étais à l'école de Martimpré. Un jour, je vois arriver quelqu'un avec toute sa famille, je ne le connaissais pas, je ne voyais pas qui c'était. Il m'a rappelé ces évènements. Moi, je ne m'en souvenais plus. Ça m'a tellement bouleversé, j'ai dit : "tu t'en est sorti ?" Il m'a dit "ben oui puisque me voilà" !

Si dans les Camps l'homme est un loup pour l'homme, on peut avoir des sentiments humanitaires, surtout s'il s'agit de proches. Parce qu'il était français.

J'ai été tiré d'épaisseur à Buchenwald par un enseignant de Meurthe et Moselle, Kapo, qui m'a évité de passer au four crématoire. J'étais dans le Petit Camp, antichambre du four crématoire dans une salle dans laquelle on était sensé prendre des douches  -  alors que par les pommeaux c'était tout simplement du gaz pour nous asphyxier  -  je me suis jeté à travers une fenêtre et j'ai atterri dans les pieds d'un lagerschutz, qui était français, un instituteur de Meurthe et Moselle. Comme j'étais  français, il m'a tiré d'épaisseur et m'a emmené au Grand Camp.

 

Jour et nuit, les fours crématoires à Buchenwald

 

A Buchenwald, les fours crématoires fonctionnaient à plein ?

Non seulement les fours crématoires étaient pleins, fonctionnaient nuit et jour,mais ils avaient même mis, dans les allées du Petit Camp, dressé des rails en pyramide sur lesquels on chargeait les détenus à la fourche, le feu brûlait en permanence. C'était pestilentiel.

 

Vous avez vu tout ça ?

Oh là là, c'est quelque chose d'effroyable.

Alors je suis arrivé au Grand Camp, protégé par mon camarade instituteur qui m'avait dit : "écoute, ne sors surtout pas, parce que les S.S. font des rafles, ils cherchent les gens les plus valides pour les Kommandos et surtout celui d' Ordruff". Et moi, j'ai désobéi, j'avais besoin d'un peu d'air, je me suis fait ramasser.

Je suis parti au tunnel d'Ordruff, où là c'était un enfer. Sans rien, sans cuiller, sans gamelle, sans vêtements, j'ai été emmené à Ordruff.

Alors là, c'était 18 h sur 24 de travail à la mine. Marteau piqueur 10 à 12 h. A tel point que j'avais un phlegmon, n'ayant pas la force de tenir le marteau piqueur, j'appuyais la joue dessus.

 

Vous étiez très amaigri à cette époque là ?

Je faisais peut-être 45 kg. Quand je suis rentré, je n'en faisais plus que 40.

Ceux qui étaient là n'avaient pas beaucoup de force. Pour transporter les poutrages, on était facilement 10/12 hommes. Il fallait travailler vite. C'était la tour de Babel. Il y avait toutes les nationalités.

Si une machine reculait vers une cloison et qu'il y avait des détenus, ils étaient écrasés. Pas de problème on ne s'en occupait pas.

Je suis tombé évanoui avec le marteau piqueur   -  on avait des mèches de 1,50 m  -  j'ai été ramassé par un godet de pelleteuse, mis sur un camion, et j'ai repris connaissance à l'air libre, où j'ai été ramené sur Buchenwald, la veille de la Libération !

Et les Allemands ont muré le tunnel, pour que les Américains ne voient pas ce qui s'était passé. Les Américains ont vu que les détenus qui étaient dans le camp de toile avaient tous été abattus d'une balle dans la tempe. C'est là que Patton a communiqué avec Eisenower pour lui signaler ce qui s'était passé dans les Camps. Parce que jusque là personne, ou bien ne voulait savoir ce qui s'était passé, ou bien l'ignorait… C'est à partir de ce moment-là que le monde entier a été averti de ces Camps de Concentration, et d'Extermination.

 

Buchenwald, libéré par les déportés

 

Vous dites que le Camp de Buchenwald s'est libéré par lui-même ?

Dans le Grand Camp, j'ai vu qu'il y avait une activité fébrile, ils avaient réussi à transporter des éléments d'armes (ceux qui travaillaient dans les usines d'armement), à reconstituer armes et munitions et ils ont attaqué les miradors, libéré le Camp en quelques heures avant que les HitlerJungen, venus de Weimar avec des lance-flammes viennent pour brûler le Camp.

Il y a une contestation là-dessus qui vient des historiens qui ont dit que c'était les Américains qui avaient libéré le Camp. Quand ils sont venus, le Camp était libéré.

Alors ils ont fait venir le bourgmestre de Weimar, pour qu'il se rende compte de ce qui se passait à côté de chez lui. Il a juré ses grands Dieux qu'il n'était pas au courant. Personne n'a été dupe.

Et alors là les Américains se sont occupés de nous. Mais malheureusement, dans leur souci de nous venir en aide, ils on donné à manger des conserves, leurs fameuses boîtes de porridge et ce n'était pas du tout indiqué. Un médecin français m'a dit "surtout tu ne manges pas tout ça". Des camarades sont allés dans une ferme  -  il y en a un qui a été rescapé, c'est pour ça que je le sais  -  ils ont mangé du poulet, ils sont morts sur place. Moi j'ai réussi à ne pas manger, je n'ai mangé que du bouillon.

 

Le retour tant attendu

 

On nous a transféré à travers l'Allemagne. On est rentrés en train, rapatriés sur la Salpétrière à Paris en passant par Longuyon. Voilà.

 

A quel moment on vous a demandé d'écrire une lettre à votre famille ?

Lorsque j'étais au revier, à l'arrivée des Américains. A ce moment-là j'ai eu un morceau de papier et un crayon. J'ai écrit une lettre à mon épouse. Elle est arrivée, je l'ai encore.

 

Est-ce que pendant votre séjour, vous pensiez à votre épouse ?

Il fallait maintenir le moral.. la naissance de mon garçon qui avait été "commandé" avant... Je savais que mon épouse était enceinte quand j'ai été arrêté, et je savais à peu près l'époque de la naissance… cela me fortifiait. Tous les jours je me disais "tu dois rentrer", revoir ton épouse, ton garçon? Ça maintient le moral, finalement..

Je crois que ceux qui sont sortis de là, ce sont des gens qui physiquement, mais surtout moralement ont tenu le choc. Ne pas se laisser abattre pour le moindre des problèmes, continuer à réfléchir pour les surmonter.

 

Vous étiez certainement un des rares à être marié ?

Oui. Presque tous mes camarades étaient plus jeunes.

 

Vous vous étiez rendus compte de votre état physique ? Est-ce qu'on s'en rend compte ?

Non... non... non… J'ai été étonné de ne peser que 40 kg. Mais je n'avais rien de touché, rien d'essentiel. Bien sûr, je me rendais compte quand même que j'avais perdu du poids, mais pas à ce point-là. On est dans un état de résistance, de concentration. on se sent un peu. invulnérable. On est replié sur soi.

 

Vous n'aviez pas de miroir, bien sûr ?

Bien sûr que non !

Ce qui m'étonne toujours, c'est que certains aient pu écrire quand ils étaient déportés? Où ont-ils eu ce crayon, ce papier, prendre des photos. Où ont-ils eu un appareil Photo ? Comment ont-ils pu faire des dessins et surtout les garder sur eux et les ramener ? Moi j'ai été continuellement dénué de tout. Même quand j'étais à Ordruff, je n'avais ni cuillère, ni gamelle pour manger ma soupe. Nos paillasses étaient faites avec du tissus d'orties. Avec mes dents, j'ai déchiré un angle de ma paillasse pour faire un récipient et manger ma soupe. Quand j'ai présenté la 1ère fois ce récipient à celui qui nous distribuait la soupe, il n'a pas mis sa louche dans le récipient, il me l'a flanqué à la figure !

J'ai volé une gamelle, tout simplement. Je n'avais pas voulu jusque là, voler une gamelle. Alors je ne comprends pas qu'il y ait des gens qui puissent ramener des souvenirs quelconques, matériels, alors que personnellement, je n'ai jamais eu quoi que ce soit en main.

 

L'arrivée dans les Vosges

 

Votre retour? comment vous êtes arrivé dans les Vosges ?

De la Salpétrière, après avoir subi des examens médicaux, je suis rentré chez moi le 9 mai 1945, le lendemain de l'armistice. Il avait neigé d'ailleurs. Dans le train, je me suis trouvé avec un Prisonnier de Guerre. Ça n'est pas pour faire la comparaison, il avait 2 musettes. Il était gros et gras. Il avait un jambon dans chaque musette. Etonné de me voir dans un état pareil et il m'a posé des questions et  en a été complètement bouleversé.

A Laveline on a trouvé un garçon qui a bien voulu nous ramener en voiture à Gerbépal. Et là, j'ai retrouvé mon épouse qui ne m'a pas reconnu… j'avais une canne, je n'étais certainement pas très beau à voir… et mon garçon… Voilà.

 

Vous avez compris qu'elle ne vous reconnaisse pas ?

C'est-à-dire que je m'en suis pas aperçu. C'est après qu'elle m'a dit qu'elle ne m'avait pas reconnu quand je me suis présenté au portail. C'est seulement au bout de quelques minutes qu'elle m'a reconnu. Certainement que j'étais différent.

 

Il a fallu vous réadapter, pour l'alimentation ?

C'est le Docteur Durand, de Gérardmer qui s'est occupé de moi. Il m'a donné des médicaments en quantité, que je n'ai pas pris. Par contre ma belle mère me donnait tous les matins un œuf brouillé, dans du bon vin, une nourriture liquide, progressive, pour remettre tous les organes en état. Progressivement, je me suis remis. Le plus difficile était de retrouver mon calme et ma tranquillité. Je ne pouvais pas serrer quelque chose, tenir quelque chose.

Je ne voulais voir personne, je ne voulais pas parler de tout cela, rien raconter. Plus tard, à mes enfants, à mes parents, je n'ai pas raconté beaucoup de détails. Je n'avais plus qu'une envie, me projeter sur l'avenir.

 

Vous savez pourquoi vous avez été déporté. Mais vous n'avez jamais regretté ?

Je n'ai jamais regretté, parce que finalement, j'ai toujours pensé que le fait d'être Résistant, je savais bien les risques que ça comportait. J'étais Résistant depuis septembre 1940. On savait qu'on était des Francs-Tireurs. On risquait notre vie. Quand on a 20 ans, 25 ans, on ne réfléchit pas si loin que ça. On avait envie de mettre dehors l'occupant.

Le 6 juin au matin, si on avait réfléchi aux conséquences, non seulement pour nous, mais aussi pour la population, nous serions restés dans notre lit, tranquillement, en disant c'est pas la peine, c'est trop risqué, ça ne servira à rien…

On avait reçu l'ordre, on a exécuté l'ordre, c'est tout.

 

Vous avez traversé ces épreuves comme des épisodes dans votre vie ?

Oui, avec sérénité, sans jamais me démonter. Je l'avais appris aux Chantiers de Jeunesse.

 

Pardonner ? Oublier ? Transmettre.

 

Et plus de 60 ans après ?

J'ai plus envie d'en parler qu'il y a 20 ou 30 ans.

Il y a 20 ou 30 ans, je ne sais pas comment on percevait cela. Parfois, je trouvais qu'on le percevais mal, qu' on ne comprenait pas. tandis que maintenant, je pense que c'est indispensable d'en parler. Nous arrivons au terme de notre vie, nous sommes presque tous octogénaires. Il faut y penser.

Je trouve que les jeunes, surtout la 2ème génération ne sont pas au courant, et qu'ils ne se rendent pas compte que cela pourrait très bien se reproduire de perdre la Liberté, non pas par l'attaque de pays voisins, mais sous une autre forme. La Liberté c'est quelque chose de si fragile qu'on peut la perdre par insouciance, et on s'est aperçu qu'on ne peut la regagner que dans le sang.

On croyait à la Famille, on croyait à la Patrie, on croyait à la vertu du travail bien fait. Maintenant, c'est tout à fait différend. La société est en mutation complète.

On éprouve le besoin de signaler aux jeunes générations que, attention danger ! La paix que nous avons regagnée en 1945, elle n'est pas assurée pour toujours. Il faut faire attention de ne pas perdre cette Liberté, qui a été si difficile à reconquérir.

Marcel THOMAS, matricule 200422

 

 

(1)            A propos des Chantiers de Jeunesse :

 

Je suis entré aux "Chantiers de Jeunesse" le 02 septembre 40. Je me trouvais au camp de Garrigues, au-dessus de NIMES avec mon unité : le 60ème bataillon de chasseurs alpins en opération de démobilisation des recrues qui pouvaient rentrer dans leur foyer. Le 1er septembre, le Colonel nous a lu un message du Général de la PORTE du THEIL demandant des jeunes officiers volontaires -ayant pratiqué le scoutisme - pour encadrer quelque 80 000 appelés des classes 39-40 qui erraient sur les routes de France, chassés vers le sud par l'invasion allemande....

J'avais besoin d'action… Je faisais partie de ces jeunes cadres qui refusaient la défaite et le lendemain matin, muni d'un ordre de mission je rejoignais le groupement 25 au BOUSQUET d'ORB (Hérault) en cours de formation.

Le 3 septembre 40 au matin je partais vers le massif de l'ESPINOUSE avec mission de regrouper une centaine de jeunes qui avaient été abandonnés par leurs officiers dans les bois avec DEUX jours de vivres… J'emportais avec moi un drapeau, un chariot de vivres tiré par deux chevaux blancs quelques mulets, quelques outils (pioches-pelles, haches…) un cuisinier et un cahier d'écolier avec les consignes et une formule que j'ai faite mienne pendant trois années d'une vie spartiate :

" L'EXEMPLE EST LA PLUS BELLE FORME DE L'AUTORITÉ ".

..formule qui m'a permis de résoudre tous les problèmes et vaincre tous les obstacles. L'AVENTURE COMMENÇAIT, exaltante …

A NOËL 1940, nous défilions dans les rues du BOUSQUET d'ORB en chantant et les drapeaux tricolores flottaient aux balcons et aux fenêtres dans une joie difficile à décrire… Nous ne faisions que passer pour quartiers d'hiver dans les Monts d'Orb. Trop occupés par ailleurs, les Allemands nous ont ignorés, ce qui nous a permis d'organiser une résistance passive dans un premier temps puis active lorsque nous avons été armés et à un certain nombre de disciplines physiques et morales ;jusqu'au jour où ils ont arrêté notre GÉNÉRAL fin 43. Je suis rentré dans les Vosges car mon matricule sentait le roussi et je suis entré au maquis de Corcieux.

 

La vie rude menée aux Chantiers, l'exercice de responsabilités souvent au-dessus de nos moyens, l'habitude de dire qu'à tout problème il y a une solution… m'ont permis de traverser l'enfer des Camps de concentration sans trop de dégâts.

Dommage qu'un "service CHANTIERS" n'ait pas remplacé la conscription supprimée pour donner aux jeunes (garçons et filles) le noble sentiment d'appartenir à une nation : LA FRANCE.

 

Commissaire assistant Marcel THOMAS

Responsable  de la formation physique, civique et morale

Groupement 25.LUNASpuis MAURIAC (Cantal )

marcel thomas

déporté

jean mathieu

malgré nous

rené thalmann

déporté

albert baradel

malgré nous

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